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L'EUCHARISTIE :
L'ÉGLISE
DANS LE COEUR DU CHRIST
PAR
DANIEL MEYNEN, D.D.
CHANOINE DE SAINT-AUBAIN
© 1995-2004 - Daniel
Meynen
Comment l'Église
s'offre
au Père - dans le
Christ
avec l'Esprit-Saint
pour Marie-Médiatrice
TABLE DES MATIÈRES
L'Eucharistie:
l'Église dans le Coeur du Christ, tel
est le titre de ce livre. Assurément, tout le Christ est
présent dans l'Eucharistie, son Coeur aussi bien que tout son
corps, toute son âme, et toute la Divinité du Verbe de Vie
qu'il est en personne. Mais le Coeur du Christ semble bien être
le signe explicatif de toute l'Eucharistie: il est le symbole humain de
tout l'Amour de Dieu pour son Église, qu'il a rachetée au
prix de son Sang versé sur la Croix du Calvaire. Et l'amour n'a
pas de raison, ou s'il en a, c'est l'amour lui-même qui est sa
propre raison l'amour ne s'explique que par l'amour, qui est la
plénitude de sa raison. Il n'y a donc pas de raison plus pleine
et plus complète pour expliquer l'Eucharistie que l'Amour
même de Dieu, symbolisé par le Coeur du Christ.
L'Église dans le
Coeur du Christ, c'est une action de
l'Église qui va au Christ et qui s'unit à lui au plus
intime de son Etre, jusque dans sa Vie même, et dans son Amour.
C'est donc l'action de l'Église qui, dans la communion
eucharistique où elle ne fait qu'un avec le Christ, s'unit
à l'Amour de Dieu pour devenir, elle-même, Amour des
hommes qui sont ses frères dans le monde, et donc pour devenir
Amour d'elle-même, pour participer à sa propre
sanctification, à son édification personnelle dans la
charité comme Corps du Christ. Et au fil des temps,
d'Eucharistie en Eucharistie, de communion en communion,
l'Église croît et s'édifie en allant au Christ et
en s'unissant à lui, avec l'Amour même de Dieu qu'elle a
reçu au jour de la Pentecôte et qu'elle ne cesse de
recevoir chaque fois que se perpétue et se renouvelle ce grand
Mystère du Christ et de l'Eglise.
*
* *
Un mot sur la genèse
de cet ouvrage: qu'est-ce qui m'a poussé à écrire
un livre sur l'Eucharistie, qui - c'est évident pour tout le
monde - n'est pas une matière facile à traiter ?
*
* *
Un soir de novembre 1975,
le mardi 11 novembre très exactement, jour célèbre
et connu de tous en raison de l'Armistice de la Grande Guerre (11
novembre 1918), mais jour plus glorieux encore dans l'Église qui
se souvient du repos éternel du grand Saint Martin (11 novembre
397), enfin jour intime et particulier qui rappelle le baptême du
frère Mutien-Marie de Ciney (11 novembre 1895), neveu de Saint
Mutien-Marie de Malonne, tous deux grands serviteurs de Marie; ce
soir-là donc, je reçus la grâce de la vocation
sacerdotale.
Le jour du 11 novembre 1975
était le quatrième d'une retraite spirituelle de cinq
jours à laquelle je participais, retraite placée sous le
patronage de Marie et, pour cette raison, intitulée les cinq jours avec Notre-Dame. Or,
le soir de ce quatrième jour, les retraitants,
agenouillés devant le Très Saint-Sacrement exposé,
contemplaient en esprit la Passion du Seigneur. Et ce fut à ce
moment précis que, attiré par Jésus-Hostie, je
répondis à l'appel de la grâce venant par la
Médiation de Marie. Ainsi, je peux dire que, ce soir-là,
j'étais déjà conscient, quoiqu'encore
confusément, que toute ma vie sacerdotale serait
consacrée tout à la fois à l'Eucharistie par
Marie, et à Marie par l'Eucharistie.
Entré le 2 octobre
1976 comme postulant dans une abbaye bénédictine, en
France, je prononçai mes premiers voeux le 4 avril 1978. C'est
ainsi que la grâce de la vocation sacerdotale reçue le 11
novembre 1975 acquit une toute première insertion dans la
mission de l'Eglise universelle. Le 29 juin 1983, je fus ordonné
prêtre et ministre du Seigneur Tout-Puissant: en ce jour
inoubliable, la grâce de ma vocation sacerdotale, qui
n'était encore qu'une grâce personnelle, devint
réellement une grâce ecclésiale, car sacramentelle,
par l'imposition des mains de l'Evêque. Mais, une dizaine
d'années plus tard, le 25 novembre 1994, je quittai cette abbaye
française et rentrai en Belgique. Il était en effet temps
que la grâce de ma vocation sacerdotale recût une insertion
plus large et plus ouverte dans la mission de l'Eglise. C'est ce qui
advint par mon incardination, comme prêtre séculier, dans
le diocèse de Namur, le 28 novembre 1997.
Revenons un peu en
arrière. En septembre 1981, j'eus l'occasion de me rendre
à Ciney, en Belgique, avec quelques confrères. Je ne
savais pas à l'époque que ce serait le point de
départ de mon attachement pour le diocèse de Namur, dont
je fais aujourd'hui partie. En effet, j'avais déjà lu la
vie du frère Mutien-Marie de Ciney, mais, une fois arrivé
à Ciney, j'eus l'occasion de prendre connaissance de son
manuscrit autobiographique. Et très vite, ce frère des
Ecoles Chrétiennes, renommé par sa sainteté, m'est
devenu très cher. Non seulement parce que ma visite en Belgique
m'avait permis de me recueillir plusieurs fois sur sa tombe, mais aussi
parce que, durant douze ans, j'ai fréquenté une
école dirigée par des frères de la même
Congrégation, et que, outre la coïncidence du 11 novembre
citée plus haut, j'ai reçu le sacrement de confirmation
et renouvelai ma profession de foi chrétienne le 15 mai 1969,
c'est-à-dire au jour anniversaire de la mort bienheureuse du
frère Mutien Marie de Ciney (15 mai 1940). Mais, tout
récemment encore, ce cher frère manifesta sa
présence dans ma vie, car le 15 mai 2002 fut le jour choisi par
la Divine Providence pour mon installation comme Chanoine Titulaire du
Chapitre cathédral Saint-Aubain à Namur: vraiment, Marie,
par l'entremise de son serviteur, a fondé ma vocation
sacerdotale dans la ville et le diocèse de Namur !
Par l'entremise de ce grand
Apôtre de Marie que fut le Frère Mutien-Marie de Ciney, la
date du 11 novembre 1975 me faisait souvenir, non seulement de ma
vocation sacerdotale, mais aussi de ma confirmation dans la foi. Comme
le sacrement de confirmation n'est autre que le baptême en sa
perfection, je ne pouvais oublier non plus ce dernier sacrement qui est
la source et le fondement de toute vie chrétienne, et, par le
fait même, de toute vie sacerdotale. Né le 2 avril 1957,
le sacrement de baptême m'a été
conféré le 28 du même mois, et le seul
prénom de Daniel m'a été imposé. Pour moi,
donc, ce sacrement signifie deux choses: un nom, Daniel; une date, le
28 avril. Un nom d'abord. Daniel est un des quatre grands
Prophètes de l'Ancienne Alliance: il annonce la victoire et le
triomphe du Royaume de Dieu sur les royaumes de la terre. Pour les
chrétiens de la Nouvelle Alliance, Daniel est donc le
Prophète de l'Eucharistie, puisque, dans ce sacrement, le Christ
anticipe sa venue glorieuse et triomphale de la fin des temps. Une date
ensuite. Le 28 avril, l'Église célèbre la
naissance au Ciel de Saint Louis-Marie Grignon de Montfort (1716),
Docteur de l'Église, un des plus grands Apôtres de Marie.
Aussi, entrer, un tel jour, dans l'Eglise, dont Marie est le type et le
modèle, est un signe non équivoque d'un appel au service
de Marie.
Aujourd'hui, je suis donc
sûr - je le crois fermement - que ma mission sacerdotale est tout
orientée vers l'Eucharistie et vers Marie: vers l'Eucharistie
pour Marie, vers Marie pour l'Eucharistie. Mais il y a plus encore. Le
11 novembre 1975 me rappelant l'unique baptême auquel tous les
chrétiens participent, ce jour envahit toute ma mémoire
par le Mystère Trinitaire du Dieu unique dont l'extension
à toute la création constitue le baptême
lui-même. Le frère Mutien-Marie de Ciney avait en effet
reçu la grâce mystique d'une union intime à la
Trinité, grâce qui ne s'est développée en
lui que par l'influence cachée et discrète de la
bienheureuse Élisabeth de la Trinité, religieuse du
carmel de Dijon (actuellement à Flavignerot, en France).
Finalement, c'est particulièrement sous le patronage de cette
même religieuse que ma mission sacerdotale envers l'Eucharistie
et envers Marie s'inscrit dans le contexte propre du Mystère
Trinitaire. Et il en est bien ainsi puisque ma première
rencontre intime et personnelle avec Jésus-Eucharistie, ma
première communion, a eu lieu le 19 avril 1964, jour
anniversaire de la première communion de la bienheureuse
Elisabeth de la Trinité (19 avril 1891).
Dans l'optique
générale du Mystère Trinitaire, je crois donc
être appelé à consacrer ma vie sacerdotale à
l'Eucharistie, en raison de mon nom de baptême, et à
Marie, en raison de la date à laquelle je reçus ce
même sacrement. Or, d'une part, le nom, en tant qu'il exprime
toute la réalité de la personne qui est, au cours d'une
vie humaine, spécifiquement immuable, le nom possède un
caractère permanent. D'autre part, la date, comme elle
détermine un point précis dans le temps qui est, de soi,
fugitif et insaisissable, la date possède un caractère
transitoire. Ainsi, je peux dire que ma mission sacerdotale a pour fin
constante et ultime l'Eucharistie; et pour moyen en vue de cette fin
Marie. Autrement dit, ma vie sacerdotale doit être toute
dévouée à Marie afin d'être
entièrement consacrée à l'Eucharistie: je ne peux
réaliser ma mission envers l'Eucharistie qu'en passant par Marie.
Toute oeuvre, toute
étude que j'entreprenne au sujet de l'Eucharistie doit passer
par Marie: je dois recourir à Marie, m'adresser à Elle et
lui confier cette oeuvre. C'est Marie qui me guide, qui
m'éclaire, qui m'instruit. C'est Marie qui me fait comprendre
l'Eucharistie, c'est Elle qui me rompt le Pain de Vie. En un mot: c'est
l'oeuvre de Marie. Mais comme les oeuvres d'une personne manifestent ce
qu'est cette personne, ainsi Marie, en me révélant, par
son oeuvre, ce qu'est l'Eucharistie, Marie se révèle et
se manifeste aussi elle-même. Donc, toute étude sur
l'Eucharistie que je puisse accomplir par Marie, me permet de
comprendre et l'Eucharistie, et Marie.
Toute étude sur
l'Eucharistie, je dois l'étudier, par Marie, dans le contexte du
Mystère et de la Vie Trinitaire. Or, par l'Incarnation du Verbe
ou Fils du Père, Marie devient Epouse de l'Esprit-Saint, Elle ne
fait qu'un avec Lui au sein de la Trinité: Elle est tout
entière donnée et livrée à ce
Mystère d'Amour dans la Personne de l'Esprit-Saint. Donc, tout
ce qui est confié à Marie est nécessairement et
par le fait même confié à l'Esprit-Saint: toute
oeuvre de Marie devient oeuvre de l'Esprit de Dieu, et donc Oeuvre de
Dieu. Ainsi, l'étude de l'Eucharistie que j'entreprends par
Marie, c'est-à-dire en la Lui confiant, cette étude n'est
autre que l'Oeuvre de l'Esprit-Saint.
Après l'Incarnation
du Verbe de Vie, après être devenue Épouse de
l'Esprit-Saint, Marie épousa aussi, non plus un Dieu, mais un
homme: Joseph, de la maison de David. Autrement dit, l'Esprit-Saint,
qui est Dieu et qui a l'initiative de tout ce qui est à la fois
divin et humain, l'Esprit-Saint confia son Epouse Marie et tout ce
qu'Elle accomplit aux soins et à la prudence de Saint Joseph. En
conclusion, je peux dire et je crois sans hésiter que ce
travail, cette oeuvre de Dieu au sujet de l'Eucharistie, c'est l'oeuvre
de Saint Joseph exécutant l'oeuvre de Marie sous la conduite de
l'Esprit-Saint. Comme il s'agit ici non seulement d'expliquer
l'Eucharistie, mais aussi d'expliquer Marie, cette étude sur
l'Eucharistie, n'est autre qu'un don ou un présent offert
à Marie par son Epoux Joseph, guidé et
éclairé par l'Esprit de Dieu.
PRÉLIMINAIRES
MARIE DANS LA TRINITÉ
POUR L'ÉGLISE
Aspect corporel de la
médiation de Marie
chaque prophète a son
message
particulier et sa propre
théologie
les sacrements ont en propre
une composante
prophétique, surtout
l'Eucharistie
Dom Notker Füglister
1. Un fait s'impose
à nous: l'Eucharistie se présente sous forme de
nourriture, soit solide, comme le pain, soit liquide, comme le vin;
l'Eucharistie apparaît comme le sacrement parfait du Christ en
personne, puisqu'il a dit: Ma chair est
vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment une boisson. (Jn. 6, 55) En tant que telle, l'Eucharistie est
destinée à être mangée ou bue par l'Eglise,
car, sans un acte de nutrition, toute nourriture reste absolument sans
effet: Si vous ne mangez la chair du Fils de
l'Homme et ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en
vous-mêmes. (Jn. 6, 53) Aussi, toute
étude adéquate de l'Eucharistie doit traiter, d'une
manière propre et exclusive, de la manducation de l'Eucharistie
par l'Eglise, acte nutritif et vital appelé communément communion eucharistique: ce sera
l'objet précis de notre recherche. Or, pour Saint Thomas d'Aquin
- le grand Docteur du Verbe incarné - l'Eucharistie, qui est le
sacrement du Christ, porte ce nom, c'est-à-dire ce qui en
exprime toute la réalité, parce qu'elle contient la
plénitude de grâce de la divinité du Christ:
«Dicitur Eucharistia, idest bona gratia, quia (...) realiter
continet Christum, qui est plenus gratia.» On parle d'Eucharistie, c'est-à-dire de bonne
grâce, parce que (...) elle contient
réellement le Christ, qui est plein de grâce. (S. Thomas, Summa Theologica, IIIa, q. 73, a. 4, corp.)
Ainsi, dans la mesure où l'unique objet de notre recherche est
l'acte de la communion eucharistique, nous voyons que nous ne pouvons
pas ne pas nous placer d'abord - dans la phase initiale que constituent
ces
Préliminaires - dans le domaine propre
de la médiation de Marie: l'union du Christ-Eucharistie et de
l'Église dans l'acte de la communion sacramentelle est
nécessairement relative au ministère de la Vierge Marie
dans son office unique et exclusif de Médiatrice entre la
grâce du Verbe incarné et le libre arbitre de toute
personne humaine.
2. L'office de
médiateur, envisagé dans sa fonction d'unificateur - ce
qui est le cas ici, puisqu'il s'agit de l'acte de la communion
eucharistique - comporte, de soi, le rôle de transmettre les
biens de l'un à l'autre, et réciproquement:
«Conjungit mediator per hoc, quod ea quae unius sunt, defert ad
alterum.» Le médiateur unifie par
le fait que, les choses qui sont à l'un, il les communique
à l'autre. (S. Thomas, Summa Theologica,
IIIa, q. 26, a. 2, corp.) Par conséquent, la médiation de
Marie s'exerce nécessairement dans un double sens: un sens
descendant, selon lequel la grâce de Dieu est transmise du Christ
à l'Église, et un sens ascendant selon lequel la
liberté de l'homme est remise à Dieu, dans le Christ. La
médiation de Marie considérée dans son sens
descendant, du Christ vers l'Église, fait partie de la doctrine
de l'Église qui peut être considérée comme
certaine, ou quasi certaine. Le Pape Saint Pie X en témoigne
lui-même: Du fait que Marie l'emporte
sur tous en sainteté et en union avec Jésus-Christ et
qu'elle a été associée par Jésus-Christ
à l'oeuvre de la Rédemption (...), elle est le ministre
suprême de la dispensation des grâces. (Encyclique Ad Diem illum, du 2 février 1904 - Texte latin dans
Denzinger, n° 3370). Par contre, il existe encore aujourd'hui
quelqu'incertitude, ou une demi-obscurité quant à la
portée dogmatique du sens ascendant de la médiation de
Marie. Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir le Catéchisme de
l'Eglise Catholique, qui déclare simplement, d'une
manière concise: La prière de
l'Église est comme portée par la prière de Marie. (n° 2679), la prière étant alors
l'expression pleine et entière de la liberté humaine. On
le voit: ce texte, si beau et si précieux soit-il, ne nous dit
pas si la prière de l'Eglise dont il s'agit recouvre aussi, de soi, cette grande
Prière de l'Eglise qu'est la Prière
eucharistique...
3. Pour que la
médiation de Marie, entendue dans ses deux sens, soit un jour
définissable comme un dogme de foi, ce point de doctrine doit
encore être approfondi et explicité davantage: c'est le
but que nous nous proposons dans ces Préliminaires. D'ailleurs, le lecteur attentif aura découvert dans
le titre de ce livre
L'Eucharistie: l'Église dans le Coeur du Christ, l'expression du mouvement ascendant de l'Église
vers le Coeur du Christ par Marie-Médiatrice: pour se nourrir de
l'Eucharistie, l'Eglise doit porter la main sur le pain et le vin
consacrés, en confiant ainsi, par la médiation de Marie,
sa liberté à l'Amour misécordieux du Coeur de
Jésus... Mais avant d'entrer en matière, nous voudrions,
dans cette introduction, donner une rapide synthèse doctrinale
de la médiation de Marie, ainsi qu'un exposé succinct de
l'évolution historique, dans une continuité de
pensée, du plus grand des dogmes vécus dans
l'Église.
*
* *
4. Tout le contenu
doctrinal de la médiation de Marie est résumé dans
le sous-titre que nous avons donné à ce livre: Comment l'Église s'offre au Père, dans le
Christ, avec l'Esprit-Saint, pour Marie-Médiatrice. C'est-à-dire que la communion d'offrande - faite
dans la prière - du Christ et de l'Église, unis
sacramentellement dans la communion eucharistique, s'accomplit, tout
aussi bien et d'une manière indissociable, et pour le
Père éternel, source de l'Esprit-Amour, et pour
Marie-Médiatrice, Épouse de l'Esprit-Saint. Ce sous-titre
renferme deux principes indissociables, que nous aurons l'occasion de
développer tout au long de ce livre. Le premier principe est que
la prière du fidèle chrétien, dans la mesure
où elle est unie à la grande Prière eucharistique
de la Liturgie, est le moyen unique et particulier par lequel la
personne humaine peut s'offrir elle-même tout entière, et
principalement sa liberté, à Dieu: quand l'Eglise va vers
le Christ, quand elle va dans le Coeur du Christ, l'Eglise s'offre
à Dieu, dans le Christ, rendant avec l'Esprit-Saint Amour pour
Amour. Le second principe est que, la notion propre de médiateur
étant d'être au milieu exact entre les deux
éléments de la médiation, l'élément
médiateur ne peut exister qu'en vertu de l'existence des termes
extrêmes qu'il unit: quand, sur une feuille de papier, nous
traçons une ligne droite, nous allons d'un bout à l'autre
de la ligne, en passant par le milieu, mais, ce milieu, nous ne pouvons
le connaître avec précision qu'après avoir
tracé toute la ligne, d'un bout à l'autre; en
résumé, pour tout médiateur d'ordre corporel, le
point milieu dépend en tout de l'union des points
extrêmes. Dans le cadre d'une recherche du sens ascendant de la
médiation de Marie, c'est-à-dire dans le cas de l'Eglise
qui va vers le Christ-Eucharistie par Marie-Médiatrice, la
notion de médiateur d'ordre corporel est absolument fondamentale
et essentielle: c'est par l'intermédiaire de Marie
considérée comme médiateur d'ordre corporel que
l'Eglise peut mettre la main sur l'Eucharistie, dans un acte spirituel
d'offrande au Père dans l'Esprit-Saint.
5. Ainsi, l'essentiel de la
médiation de Marie tient en deux notions complémentaires:
l'une, d'ordre corporel, qui consiste dans le fait que les deux
éléments extrêmes de la médiation de Marie,
qui sont le Christ et l'Eglise, donnent naissance, par leur union
commune et réciproque, au terme médiateur ou milieu, qui
est Marie-Médiatrice; l'autre, d'ordre spirituel, qui consiste
dans le fait que l'élément médiateur, ou
Marie-Médiatrice, en vertu de son action médiante et
unifiante, donne naissance à l'union conjointe et
simultanée des termes extrêmes de la médiation, qui
sont le Christ - et en Lui, le Père dans l'Esprit-Saint - et
l'Eglise. Notons bien que ces deux notions de la médiation de
Marie, l'une d'ordre corporel, et l'autre d'ordre spirituel, sont non
seulement complémentaires, mais aussi indissociables l'une de
l'autre, puisque, l'Eucharistie étant une nourriture, ce
sacrement est nécessairement mangé par la personne
humaine tout entière, c'est-à-dire
considérée corps et âme simultanément et
inséparablement. C'est pourquoi, lorsque nous envisagerons
l'aspect corporel de la médiation de Marie, l'aspect spirituel y
sera aussi traité, et ce, nécessairement et
conjointement; il en ira de même lorsque nous
considérerons l'aspect spirituel de la médiation de
Marie, où l'aspect corporel apparaîtra également,
quoique sous un autre jour et selon une autre approche.
6. Afin de montrer au
lecteur la continuité dans le temps de la médiation de
Marie comprise selon la double notion décrite ci-dessus (voir
n° 5), nous allons citer plusieurs auteurs, divers par leur
fonction dans l'Église ou par les expériences
spirituelles qu'ils ont vécues. Nous les citerons en
commençant par les personnages contemporains (XXe siècle)
et nous remonterons ainsi jusqu'au XVIe siècle; bien que Saint
Alphonse-Marie de Liguori (XVIIIe siècle), que nous citerons,
évoque lui-même Saint Bernard (XIIe siècle), nous
n'irons cependant pas au-delà de l'époque protestante,
c'est-à-dire l'époque où Martin Luther manifesta
son doute et son incompréhension vis-à-vis de l'attitude
du chrétien qui invoque Marie, «ut Beatam Virginem colat
mediatricem loco Christi», de sorte
qu'il honore la Bienheureuse Vierge médiatrice à la place
du Christ (Martin Luther, lettre du 19
août 1523 au Chapitre de l'Église de Wittenberg - Werke,
Briefwechsel, 3. Band, nr. 648, 45); en effet, c'est d'ordinaire
à partir du moment où une doctrine de l'Église est
contredite ou mise en doute qu'elle commence à recevoir, sous la
conduite de l'Esprit-Saint, son plein essor et son parfait
développement. Précisons encore que les auteurs
cités ci-dessous évoquent davantage tantôt l'un,
tantôt l'autre aspect de la médiation de Marie, dans une
unité de vue.
7. Il est impossible de
commencer cette rétrospective mariale sans citer tout d'abord le
plus actuel des auteurs entièrement dévoués
à Marie et à son Fils Jésus: le Pape Jean-Paul II,
à qui d'ailleurs ce livre est dédié. Nombreux sont
les discours et autres écrits que ce digne Successeur de Pierre
a consacrés à Marie. Parmi eux, il faut mentionner tout
d'abord l'encyclique «Dominum et vivificantem» (Il est Seigneur et Il donne la vie)
sur l'Esprit-Saint dans la vie de l'Eglise et du monde (18 mai 1986);
mais surtout cette autre encyclique, qui fait suite à la
précédente, et qui s'intitule «Redemptoris
Mater» (La Mère du
Rédempteur) sur la Bienheureuse Vierge
Marie dans la vie de l'Eglise en marche (25 mars 1987). Cependant, pour
célébrer avec Marie la vingt-cinquième
année de son Pontificat, Jean-Paul II a voulu consacrer à
la Mère de Jésus une année du Rosaire, allant du
mois d'octobre 2002 au mois d'octobre 2003. Au cours de cette
année mariale, voici ce que dit un Pape tout
dévoué à la cause de Marie: Marie «mit au monde son fils premier-né; elle
l'emmaillota et le coucha dans une mangeoire» (Lc. 2, 7). Telle
est l'icône de Noël: un fragile nouveau-né, que les mains d'une femme
protègent de pauvres vêtements et déposent dans une
mangeoire. Qui peut penser que ce petit être humain est le
«Fils du Très-Haut» (Lc. 1, 32) ? Elle seule, sa Mère, connaît la
vérité et en garde le mystère. En cette nuit, nous
pouvons, nous aussi,
«passer» par son regard pour
reconnaître en cet Enfant le visage humain de Dieu. A nous aussi,
hommes du troisième millénaire, il est possible de
rencontrer le Christ et de le contempler avec les yeux de Marie. (S. S. Jean-Paul II, Homélie de la Messe de la Nuit
de Noël 2002) Passer par les yeux et le regard de Marie pour
connaître et reconnaître Dieu en Jésus ! Il s'agit
là d'une très belle synthèse de la
médiation de Marie considérée dans son acte
principal, d'ordre corporel, savoir: la Nativité du Seigneur,
ainsi que nous le verrons au cours de ces Préliminaires (voir Chapitre Deuxième).
8. Polonais comme le Pape
Jean-Paul II, Saint Maximilien Kolbe, un des plus récents
théologiens de la médiation de Marie, et aussi un des
plus connus, exprime ainsi sa pensée: La
Médiatrice de toutes les grâces, c'est Marie. C'est vers
elle que nous allons comme les enfants à leur mère. (Saint Maximilien Kolbe, Conférence - sans date -
dans
L'Immaculée révèle l'Esprit-Saint, p. 69) Ce qu'il explique ainsi: Assurément
la source de tout bien, tant au plan naturel que surnaturel (la
grâce), c'est Dieu le Père qui agit toujours par le Fils
et le Saint-Esprit, c'est-à-dire la très Sainte
Trinité. En vérité, le seul Médiateur
auprès du Père, c'est le Fils incarné,
Jésus-Christ, Dieu et homme, par qui tous les hommages que nous
rendons à Dieu, d'humains deviennent divins, acquièrent
alors une valeur infinie et deviennent dignes de la majesté du
Père. En vérité, nous aimons le Père dans
le Fils, Jésus-Christ, et nous devons Lui donner tout notre
amour afin que le Père reçoive en Lui et par Lui tout
notre amour. Mais pourtant, il est vrai que toutes nos actions,
même les plus saintes, ne sont pas sans taches, et si nous
voulons les offrir au Seigneur Jésus pures et immaculées,
nous devons les donner directement à l'Immaculée pour
qu'elle en fasse sa propriété et qu'elle les donne comme
telles à son Fils. C'est alors qu'elles deviendront sans taches,
immaculées. En obtenant par la divinité de Jésus
une valeur infinie, elles glorifieront Dieu le Père. (Lettre au Frère Matthieu Spolitakiewicz, 10
octobre 1935, dans L'Immaculée
révèle l'Esprit-Saint, p. 71).
9. Vers 1920, un religieux
belge, le frère Mutien-Marie de Ciney, des Ecoles
Chrétiennes, neveu de Saint Mutien-Marie de Malonne,
écrivait les sentences suivantes prises comme résolutions
spirituelles: Ma vocation, c'est l'amour !...
l'amour envers Marie ! (...) J'imiterai Dieu dans son amour pour Marie:
la Très Sainte Trinité a tout fait pour glorifier Marie.
J'aimerai Marie par Jésus dans la Sainte Communion. J'aimerai
Marie par Mes Trois.
Je serai le Jésus de Marie, n'aimant Marie que par Jésus !... Je serai l'amour de la Très Sainte Trinité pour Marie, n'aimant Marie que par
Mes Trois. (Manuscrit autobiographique complet inédit, p. 111 -
Ne pas confondre ce document avec les Extraits dont nous reproduisons un passage ci-après).
Parlant de la Sainte Communion pour obtenir la
glorification de Marie, le même
frère explique: La Sainte Communion,
pratiquée de cette manière, aurait donc pour but de
glorifier Dieu en rappelant à Jésus et à Marie
leur amour réciproque et en perpétuant, pour ainsi
parler, la vie de Jésus aimant Marie, sa Mère (...) Non
certes que Jésus soit un moyen d'aimer Marie, que le
Créateur soit un moyen et la créature une fin, mais
encore une fois, dans l'intention délicate de faire plaisir
à Jésus et à Marie qui ont mis l'un dans l'autre
toutes leurs complaisances. (Extraits de
l'autobiographie du Frère Mutien-Marie de Ciney, page 76 de
l'édition de Tournai, année 1951)
10. A sa manière,
qui est tout intérieure, Bienheureuse Elisabeth de la
Trinité, religieuse carmélite dijonnaise, exprime comment
elle conçoit, pareillement et sans presque de différence,
la vie de louange et d'offrande à la Très Sainte
Trinité et à Marie tout ensemble: Dans
le ciel de notre âme, soyons louange de gloire de la Sainte
Trinité, louange d'amour de notre Mère immaculée. (Bienheureuse Élisabeth de la Trinité, Souvenirs, p. 117) Et l'auteur
anonyme des Souvenirs
ajoute plus loin: L'appartenance de Soeur
Élisabeth aux trois divines Personnes accroissait encore sa
tendre dévotion envers la très Sainte Vierge et lui
donnait comme une liaison de grâce plus intime avec celle qui,
selon son expression, fut la grande louange de
gloire de la Sainte Trinité. Son âme est si simple, les mouvements en sont si
profonds, (disait Soeur Élisabeth), que l'on ne peut les
surprendre; elle semble reproduire sur la terre cette vie qui est celle
de l'Être divin: l'Être simple; aussi est-elle si
transparente, si lumineuse, qu'on la prendrait pour la lumière:
pourtant elle n'est que le miroir du soleil de
justice. (ibid. p. 139) Et ailleurs, dans une
lettre à un prêtre récemment ordonné,
Bienheureuse Élisabeth se complaisait à comparer le
ministre du Christ - l'unique Médiateur - avec Marie,
prêtre et médiatrice de la grâce divine: Avec la Vierge vous pouvez chanter votre Magnificat et
tressaillir en Dieu votre Sauveur, car le Tout-Puissant fait en vous de
grandes choses et sa miséricorde est éternelle... Comme
Marie, conservez tout en votre coeur, approchez-le tout près du sien, car cette Vierge
sacerdotale est aussi Mère de la divine Grâce... (ibid. p. 143)
11. D'un tout autre genre,
quoique possédant autant de chaleur, est le témoignage
suivant: L'idée de la Mère de
Dieu est profondément distincte de celle du Dieu Incarné.
Jésus-Christ, c'est Dieu qui s'abaisse; Marie, c'est une femme
élevée entre toutes (...) Celui qui nous accuse de faire
de Marie une divinité méconnaît la divinité
de Jésus; il ne sait pas ce qu'est la Divinité !
Notre-Seigneur ne peut pas prier pour nous comme prie Marie. Il ne peut
pas inspirer les sentiments qu'inspire une créature. Marie, en
sa qualité de créature, possède un droit naturel
à notre sympathie, à notre familiarité, par la
raison qu'elle est notre semblable (...) Nous nous tournons vers elle,
sans la crainte, le remords, le tremblement intérieur qui nous
saisissent devant Celui qui lit en nous, qui nous juge et nous punit.
Notre coeur s'élance vers cette Vierge sans tache, vers cette
douce Mère; nous la saluons avec joie et reconnaissance quand
elle s'élève, à travers les choeurs des Anges,
jusqu'à son trône de gloire. Si modeste et si puissante,
elle a tracé pour nous son portrait dans le Magnificat: «Il a regardé la bassesse de sa servante, et
désormais toutes les nations m'appelleront bienheureuse.»
(Cardinal John Henry Newman, cité par Pie Régamey, O.P.,
dans Les plus beaux textes sur la Vierge Marie, p. 408-409)
12. Dans la nuit du 18 au
19 juillet 1830, la Très Sainte Vierge Marie apparut à
une religieuse française, fille de la Charité: Sainte
Catherine Labouré. Dans cette apparition, c'est Marie qui, plus
par ses gestes que par ses paroles, se décrit elle-même
comme Médiatrice de grâce et d'offrande entre le Christ et
l'Église. Voici ce que rapporte un biographe de la Sainte: Catherine transmet la requête intérieure,
telle qu'elle s'impose à elle, principalement l'autel: «Maintenant, je me sens pressée, depuis deux
ans, de vous dire de faire bâtir ou élever un autel de la
Sainte Vierge dans l'endroit même où elle a apparu.» Mais surtout, cet autel doit comporter une statue de la
Sainte Vierge, telle qu'elle l'a vue, en cet endroit. Elle insiste sur
un détail inédit: Notre-Dame tient «une boule dans ses mains, qui représentait le
globe. Elle tenait les mains élevées à la hauteur
de l'estomac, d'une manière très aisée, les yeux
élevés vers le Ciel» (...)
C'est un regard d'imploration et un geste d'offrande pour ce monde: ses
enfants qu'elle aime protéger. «Ici
sa figure était de toute beauté. Je ne pourrais la
dépeindre, et puis, tout à coup, j'ai aperçu des
anneaux à ses doigts, revêtus de pierreries, plus belles
les unes que les autres, les unes plus grosses et les autres plus
petites, qui jetaient des rayons plus beaux les uns que les autres
(...)» La voix lui a fait comprendre
qu'on n'espère pas assez: «Les
pierreries d'où il ne sort pas de rayons, ce sont les
grâces qu'on oublie de me demander.»
(...) Catherine elle-même avait précisé, dans
l'autographe du 10 avril (...): «La
Vierge offrait le globe à Notre-Seigneur. Cela est impossible
à rendre. Il me serait impossible de l'exprimer.»
(René Laurentin, Vie authentique de
Catherine Labouré, pages 184 et 268)
13. Le grand
prophète et interprète de Marie-Médiatrice est,
sans nul doute, Saint Louis-Marie Grignon de Montfort. Quoique tout son
enseignement soit fort utile et précieux, nous nous bornerons
cependant à ne citer qu'un court extrait, celui qui nous a paru
le plus important. Ainsi, Saint Louis-Marie nous recommande de faire
toutes nos actions - dont la plus excellente est certes la communion
eucharistique - PAR MARIE, AVEC MARIE, EN
MARIE et POUR MARIE, afin de les faire plus parfaitement par
Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus et pour
Jésus. (Traité de la vraie
dévotion à la Sainte Vierge, n° 257) Ce qu'il
développe en ces termes: Il faut faire
toutes ses actions pour Marie. Car, comme on s'est tout livré
à son service, il est juste qu'on fasse tout pour elle comme un
valet, un serviteur et un esclave; non pas qu'on la prenne pour la
dernière fin de ses services, qui est Jésus-Christ seul,
mais pour sa fin prochaine, son milieu mystérieux, et son moyen
aisé pour aller à lui. (ibid.
n° 265) Et il conclut: GLOIRE À
JÉSUS EN MARIE ! GLOIRE À MARIE EN JÉSUS ! GLOIRE
À DIEU SEUL ! (ibid.)
14. A la même
époque que Saint Louis-Marie, nous trouvons un autre grand
Docteur: Saint Alphonse-Marie de Liguori. Citant un auteur ancien (sans
référence), il nous dit: Saint
Bernard nous exhorte à recourir toujours à cette divine
Mère, parce que ses prières sont certainement
exaucées par son Fils: «Recours
à Marie, je le dis sans hésitation, le Fils exaucera
certainement sa Mère.» Et il
ajoute: «Mes petits enfants, c'est elle,
l'échelle des pécheurs; elle, ma plus grande confiance;
en elle toute ma raison d'espérer.»
Le saint l'appelle l'échelle parce que, comme sur une échelle on ne monte au
troisième échelon que si d'abord on ne met le pied sur le
premier, ainsi on ne parvient à Dieu que par le moyen de
Jésus-Christ, et on ne parvient à Jésus-Christ que
par le moyen de Marie. (Le grand moyen de la
prière, ch. 1, n° 27) Et il continue sur le même
sujet: En conformité de sentiment avec
Saint Bernard, parlent d'autres docteurs (...) Saint Bernardin de
Sienne dit quelque part (...):
«Par la Vierge, les grâces vitales sont transfusées
du chef, le Christ, dans son corps mystique. Dès l'instant que
la Vierge-Mère conçut dans son sein le Verbe divin, elle
obtint, si j'ose ainsi parler, une certaine juridiction sur toute
procession temporelle du Saint-Esprit. De la sorte, nulle
créature n'obtiendra de Dieu une grâce qui ne
relève de la distribution faite par cette tendre
Mère.» (...) Saint Bonaventure
écrit de même: «La nature
divine tout entière s'étant renfermée dans le sein
de la Vierge, je ne crains pas de dire que cette vierge n'ait obtenu
une certaine juridiction sur toutes les grâces qui en
découlent. Dans son sein, comme dans un océan divin,
prennent leur source les fleuves de toutes les grâces.»
(ibid.)
*
* *
15. Pour terminer, voici le
témoignage d'un jésuite espagnol, le
Vénérable Louis du Pont (ou de la Puente), qui
vécut aux XVIe et XVIIe siècles: Notre
perte ayant commencé par un homme et par une femme, la
Providence a voulu que notre salut commençât de même
par un homme et par une femme; par Jésus-Christ principalement
qui est notre chef, notre unique médiateur, et le Père du
siècle à venir, et par sa bienheureuse Mère. Tous
les hommes peuvent s'adresser avec confiance à l'un et à
l'autre, comme à leur Père et à leur Mère.
Car l'intention de Notre-Seigneur en choisissant Marie pour sa
mère, a été qu'elle fût aussi la Mère
et l'avocate des pécheurs; et que si les pécheurs, par
une crainte assez naturelle, n'osaient recourir à lui parce
qu'il est non seulement homme comme eux et leur avocat, mais encore
leur Dieu et leur juge, ils eussent recours à Marie, qui ne doit
point faire à leur égard l'office de juge, mais seulement
celui d'avocate, de médiatrice et de Mère (...) Je vous
rends grâces, ô Père Éternel, de ce que vous
nous avez donné un Père et une Mère de même
nature que nous, par l'entremise desquels nous sommes sûrs de
ménager notre réconciliation avec vous. Je vous rends
grâces pareillement, ô Verbe divin, de ce que vous avez
voulu que votre Mère fut aussi la nôtre, et qu'elle nous
servît de médiatrice pour nous présenter devant le
trône de votre miséricorde, et pour nous garantir des
rigueurs de votre justice. (Vén. P.
Louis du Pont, Méditations, Tome I, IIe Partie, IIIe Méditation, pp. 400-401)
16. Nous venons de citer le
Vénérable Père Louis du Pont; comme nous aurons
encore recours à ses lumières dans le courant de cette
étude, et afin de convaincre le lecteur de sa grande
autorité en matière de doctrine, voici quelques traits de
sa vie et de sa physionomie: Louis du Pont,
espagnol, naquit à Valladolid, le 10 de novembre de l'an 1554
(...) Il fut reçu dans la Compagnie de Jésus, à
l'âge de vingt ans (...) Ses infirmités s'augmentant de
plus en plus, il fut obligé de renoncer tout à fait et
à la régence et aux charges. Il se mit donc à
écrire, et à donner au public ce qu'il avait appris
jusqu'alors, moins par la lecture des livres spirituels, que par sa
propre expérience, par l'exercice de l'oraison, et par une
continuelle mortification de sa volonté, de ses appétits
et de ses sens (...) Sa dévotion particulière
était envers le Saint-Sacrement. Il passait les nuits
entières dans une profonde contemplation, prosterné
à terre, devant le corps de son Dieu et de son Sauveur. Durant
le jour, il allait souvent l'adorer; et c'est dans ces sortes de
visites que l'Esprit-Saint l'éclairait extraordinairement, et
qu'il lui remplissait le coeur de consolations (...) Il mourut à
Valladolid, le 17 de février de l'an 1624 (...) Le Père
du Pont apparut depuis sa mort à quelques personnes
éclatant de gloire (...) Il se fit voir avec plusieurs marques
de la gloire dont il jouissait, mais particulièrement avec la
couronne de docteur, pour avoir laissé à l'Église
une doctrine salutaire, qu'il avait reçue du Saint-Esprit. (Notice sur la vie du Père Louis du Pont, dans les Méditations, Tome I, pages
I, II et IV)
17. Nous avons parcouru
rapidement cinq siècles de la médiation de Marie: ce bref
coup d'oeil sur la pensée de ceux qui nous ont
précédés sur le chemin de la foi nous a permis
d'étoffer, par avance, la longue suite de raisonnements que nous
allons aborder et qui sont nécessaires à toute
démonstration rigoureuse. Ainsi, la Tradition de l'Église
est toujours la référence fondamentale quant à la
réalité objective de la médiation de Marie.
Mais ce que la Tradition
affirme, la Sainte Écriture le confirme: les cinq chapitres de
ces Préliminaires
nous le montreront.
Principalement, nous
verrons que, si Marie est Médiatrice (selon le témoignage
de la Tradition), alors Marie exerce sa médiation d'une
manière proprement corporelle, et ce, par le biais de la Sainte
Ecriture, qui affirme explicitement qu'il n'y a qu'un seul
médiateur, le Christ (cf. 1 Tm. 2, 5). Ceci revient à
dire que notre propos principal sera d'établir que la
médiation de Marie se réalise fondamentalement par le
biais de la Sainte Écriture, et parallèlement par le
biais de la communion eucharistique, laquelle médiation
possédant alors et d'une manière tout à fait
propre un aspect véritablement corporel. Finalement, dans notre
conclusion, nous produirons le témoignage de trois Pères
de l'Église, afin de sceller et de défendre avec
autorité tout ce que nous aurons dit, en général,
touchant la médiation de Marie entendue dans son aspect corporel.
PRINCIPES FONDAMENTAUX
DE MARIE-MÉDIATRICE
18. Ces
Préliminaires consacrés à
la médiation de Marie dans son aspect corporel ont pour but
d'étudier et de rechercher quels sont les différents
aspects et les caractéristiques principales du rôle
accompli par Marie lorsqu'elle guide et conduit l'Église, par
voie de médiation, au sein de la Trinité, là
où elle est déjà et selon un mode tout à
fait personnel, c'est-à-dire d'une manière
première et parfaite, ou encore comme
membre suréminent et absolument unique de l'Église,
modèle et exemplaire admirables pour celle-ci dans la foi et
dans la charité. (Concile Vatican II,
Lumen gentium, n° 53) Autrement dit, il s'agit de considérer
Marie aidant, par volonté divine, et la Trinité, et
l'Église, puisque, dans la mesure où elle est
Médiatrice entre le Christ et l'Eglise, Marie permet, par son
aide efficace, l'union de la Trinité et de l'Église dans
le Christ: Toute influence salutaire de la
part de la bienheureuse Vierge sur les hommes a sa source dans une
disposition purement gratuite de Dieu; elle ne naît pas d'une
nécessité objective, mais découle de la
surabondance des mérites du Christ, elle s'appuie sur sa
médiation dont elle dépend en tout et d'où elle
tire toute sa vertu: l'union immédiate des croyants avec le
Christ ne s'en trouve en aucune manière empêchée,
mais au contraire aidée. (Concile
Vatican II, Lumen gentium, n° 60)
19. Dire que Marie, dans le
Christ, est médiatrice entre la Trinité et l'Eglise, et
dire que, par le fait même, Marie permet, par son aide, l'union
de la Trinité et de l'Église dans le Christ, suppose
nécessairement, d'une part, que Marie est dans la Trinité
et dans l'Église, et d'autre part, que la Trinité et
l'Église sont en Marie. Aussi, quant à la première
de ces deux propositions, Saint Maximilien Kolbe enseigne
expressément, parlant de Marie dans la Trinité: Elle est une créature si élevée que
l'un des Pères n'hésite pas à la nommer complément de la Sainte Trinité. (Lettre au
Frère Salezy Mikolajczyk, 28 juillet 1935, dans
L'Immaculée révèle l'Esprit-Saint, p. 51; Saint Hésychius de Jérusalem dit en
effet que Marie-Médiatrice est OLON TES
TRIADOS TO PLEROMA: le complément total de la Trinité; Patrologie Grecque 93, 1461) Plus tard, Saint Maximilien
Kolbe développe sa pensée en disant: Elle, insérée dans l'amour de la très
Sainte Trinité, devient dès le premier moment de son
existence et pour toujours le complément
de la Sainte Trinité. (Sur l'Immaculée Conception, 17
février 1941, ibid., p. 50) Et parlant de Marie dans
l'Église, il déclare:
L'Immaculée sait tout et dirige tout. ll faut consentir à
ce qu'elle nous conduise de mieux en mieux, et c'est elle-même,
à travers nous, qui fera le plus pour le salut des âmes,
pour les conquérir à elle et à travers elle au
Coeur de Jésus. (Lettre au Frère
Salezy Mikolajczyk, 28 décembre 1934, ibid., p. 113-114) Ce
qu'il avait déjà exprimé d'une autre
manière quelques temps plus tôt: Ouvrons-lui
notre coeur et l'âme et le corps et tout sans restriction et sans
limites; consacrons-nous à elle totalement pour être ses
serviteurs, ses fils, sa propriété inconditionnelle, pour
que, d'une certaine façon, nous devenions elle-même
vivant, parlant et agissant dans ce monde.
(Lettre aux Clercs de l'Ordre, 28 février 1933, ibid., p. 113)
20. Quant à la
seconde proposition, que la Trinité et l'Église sont en
Marie, Saint Maximilien Kolbe nous dit, d'abord quant à la
présence de la Sainte Trinité en Marie: «Le
Seigneur est avec vous !» O vraiment,
Dieu est toujours avec elle, et d'une façon si étroite,
si parfaite. N'est-elle pas comme «une
partie de la Sainte Trinité» ?
Dieu le Père son Père, le Fils de Dieu son Fils,
l'Esprit-Saint son Époux ! Et partout où elle va, elle
apporte avec elle toute la Trinité Sainte (...) Là
où elle est absente, Dieu, Jésus est absent aussi; et
là où elle est, il y a la Sainte Trinité.» (Méditation, 14 avril 1933, ibid., p. 50) Ensuite
quant à la présence de l'Église en Marie, il
n'hésite pas à déclarer expressément: Il faut s'en remettre à l'Immaculée, elle est
complètement divine. Il faut se dépouiller
complètement de soi, ne rien garder pour soi, absolument rien:
il faut que ce soit elle qui fasse tout.
(Conférence, 17 février 1938, ibid., p. 114-115) Et il
développe le dernier point en ces termes: Pour y arriver, nous devons vivre dans son âme,
penser par ses pensées, etc., pour qu'il n'y ait pas de
différence avec nos manières de voir, de même qu'il
n'y a pas de différence entre ses désirs et la
Volonté de Dieu. (Conférence, 24
novembre 1938, ibid., p. 115)
21. Au témoignage de
Saint Maximilien Kolbe, ajoutons d'abord celui du
Vénérable Père Louis du Pont. Parlant de la
Conception Immaculée de Marie, il s'exclame: Oh ! quel plaisir c'était à la très
sainte Trinité de voir cette Vierge si accomplie en toutes
sortes de vertus ! Le Père Éternel se glorifiait d'avoir
mis au monde une fille si digne de lui. Le Verbe divin
considérait avec joie tant de beauté et de grâce en
celle qui devait être sa Mère. Le Saint-Esprit
était ravi d'avoir trouvé une telle épouse. En un
mot, les trois Personnes prirent possession de cette âme sainte,
et y établirent leur demeure.
(Méditations, Tome I, IIe Partie, IIIe Méditation, p.
409) Et il poursuit, au sujet de la nativité de Marie: Si plusieurs se réjouirent de la naissance de Saint
Jean, parce qu'il était le précurseur de
Jésus-Christ, à combien plus forte raison tout le monde
devait-il être dans la joie à la naissance de Marie, que
Dieu destinait pour être sa Mère ? Cette
considération doit produire dans nos coeurs une joie sainte, et
nous exciter à louer Dieu, et à féliciter la
très sainte Trinité de ce que cette Vierge
bien-aimée est venue au monde; le Père de ce qu'il lui
est né une fille; le Fils, de ce qu'il lui est né une
Mère; et le Saint-Esprit, de ce qu'il lui est né une
épouse. O admirable Trinité, qu'heureuse mille fois soit
la naissance de cette fille qui vous est si chère !
Communiquez-moi les mêmes sentiments de joie que vous donnez
à tant d'autres en cet heureux jour, puisque Marie est
née pour moi aussi bien que pour tous les autres. (ibid., IVe Méditation, p. 410-411) Ensuite, pour
résumer toute la Tradition de l'Eglise jusqu'à nos jours,
citons le Pape Jean-Paul II, dans son Encyclique Redemptoris Mater, sur la
Bienheureuse Vierge Marie dans la vie de l'Eglise en marche. Le
Successeur de Pierre présente ainsi le rôle de
Marie-Médiatrice entre la Sainte Trinité, où Marie
est l'Epouse de l'Esprit-Saint, et l'Eglise, au sein de laquelle Marie
occupe la première place: Le jour de la
Pentecôte (...), commence le cheminement de la foi, le
pèlerinage de l'Eglise à travers l'histoire des hommes et
des peuples. On sait qu'au début de ce cheminement Marie est
présente, nous la voyons au milieu des Apôtres dans le
Cénacle «appelant de ses
prières le don de l'Esprit»
(Concile Vatican II, Constitution Lumen Gentium, n° 59). Son
cheminement de foi est, en un sens, plus long. L'Esprit-Saint est
déjà descendu sur elle; elle est devenue son
épouse fidèle à l'Annonciation, elle accueille le
Verbe du vrai Dieu et rend «un complet
hommage d'intelligence et de volonté à Dieu qui
révèle dans un assentiment volontaire à la
révélation qu'il fait», et
même s'en remet tout entière à Dieu par «l'obéissance de la foi» (Concile Vatican II, Constitution Dei Verbum, n° 5),
ce pourquoi elle répond à l'ange: «Je
suis la servante du Seigneur; qu'il m'advienne selon ta parole.» (Lc. 1, 38) L'itinéraire de la foi de Marie, que
nous voyons en prière au Cénacle, est donc plus long que
celui des autres rassemblés là: Marie les «précède», «occupe la
première place» (Concile Vatican
II, Constitution Lumen Gentium, n° 63).
(S.S. Jean-Paul II, "Redemptoris Mater", n° 26) Et le Pape ajoute
peu après: Dès le premier
moment, l'Eglise regardait Marie à travers Jésus, comme elle regardait Jésus à
travers Marie. (ibidem)
22. Dans la mesure
où Marie, considérée dans la Sainte
Trinité, exerce, dans le Christ, l'office de médiatrice
entre la Sainte Trinité et l'Eglise; et si l'on envisage, non
pas les Personnes mises en relation par l'intermédiaire de
Marie, mais bien le don - qui est la grâce - que Marie a la
charge de transmettre de la Sainte Trinité - dans le Christ -
à l'Église; alors on peut dire que Marie n'a pas de
fonction plus haute et plus digne que celle de transmettre à
l'Église, dans le Christ, tout le Mystère qu'est la
Sainte Trinité elle-même, c'est-à-dire le
Mystère propre de la Divinité une et trine, qui est, de
par sa nature, la Grâce incréée. Autrement dit,
Marie-Médiatrice dans la Sainte Trinité
révèle à l'Église cette même
Trinité divine dont elle fait, d'une certaine manière,
partie. Aussi, à Rome, le 12 avril 1947, lors d'une apparition
à un chrétien protestant, Bruno Cornacchiola, Marie
proclama clairement qu'elle est, pour toujours, Médiatrice du
Mystère du Dieu un et trine dans le Christ, disant: Je suis Celle qui est dans la divine Trinité. Je
suis la VIERGE DE LA REVELATION. (cf. Mgr
Fausto Rossi, La Vierge de la Révélation, p. 18) Mais ce
qui est tout aussi important à remarquer, c'est que Marie, au
cours de cette même apparition, adressa à ce
chrétien des paroles toutes maternelles et remplies de force et
d'encouragement pour l'aider dans son mouvement de conversion vers le
souverain Bien qui est Dieu un et trine; ainsi, elle lui dit,
après les paroles citées plus haut: Tu me persécutes; arrête maintenant ! Entre
dans le troupeau élu, cour céleste sur la Terre. La
promesse de Dieu est, et reste immuable: les neuf vendredis du
Sacré-Coeur, que tu as observés pour faire plaisir
à ta fidèle épouse avant de suivre le chemin de
l'erreur, t'ont sauvé ! (ibid.)
Voilà donc un premier principe, tout entier contenu dans le
titre de nos Préliminaires: Marie dans
la Trinité, pour l'Église.
*
* *
23. Si nous supposons que
Marie est médiatrice entre Dieu - dans le Christ - et l'Eglise,
cela revient à envisager la médiation de Marie comme le
moyen par lequel le Dieu un et trine se révèle à
l'Église: Marie-Médiatrice est alors Celle par laquelle
le Mystère de la Sainte Trinité est transmis, par mode de
révélation, à l'Église, dans le Christ. Or,
de son côté, le Christ est lui aussi médiateur
entre Dieu, qu'il est lui-même, et l'Eglise: le Christ est Celui
qui révèle Dieu à l'Église, selon
l'enseignement du Concile Vatican II, qui déclare que le Christ (...) est à la fois le médiateur et
la plénitude de toute la Révélation (Dei Verbum, n° 2). Ainsi, selon notre supposition,
nous sommes en présence de deux médiateurs: le Christ et
Marie. Ces deux médiateurs sont essentiellement
différents et distincts, puisque le Christ et Marie sont tous
deux des personnes et que la personne est, de soi, totalement
incommunicable. De plus, le Christ est médiateur d'une
manière première, ou encore principale, puisqu'il
possède et la nature divine, et la nature humaine, alors que
Marie ne possède que la seule nature humaine. Donc, selon le
témoignage de la Tradition, il existe certainement deux
médiateurs, qui sont les deux personnes, distinctes et
incommunicables, du Christ et de Marie, le Christ étant
médiateur principal, et Marie médiateur secondaire. Or,
à tout cela, s'oppose, ou plutôt semble s'opposer ce
passage de l'Ecriture, qui déclare, par la bouche de Saint Paul:
Il n'y a qu'un Dieu, et qu'un seul
médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus. (1 Tm. 2, 5) Aussi, il nous faut introduire une notion qui
permette de concilier ces deux affirmations: celle de la Tradition qui
enseigne qu'il y a deux médiateurs, le Christ et Marie; et celle
de l'Ecriture, qui déclare qu'il n'y a qu'un seul
médiateur: le Christ. Or, la notion permettant une telle
conciliation ne peut être que celle de mystère, c'est-à-dire ce qui dépasse la raison
créée, car seule la notion de mystère permet de
concilier le fait qu'une même réalité - ici celle
de médiateur - soit, tout à la fois et sous le même
rapport, une et double, ou encore, une et multiple. Par
conséquent, si Marie est vraiment médiatrice (et c'est ce
que nous voulons démontrer), ce ne peut être que d'une
manière mystique ou mystérieuse.
24. La médiation de
Marie est d'ordre mystique, Marie est Médiatrice si on la
considère comme un Mystère par rapport au
Christ-Médiateur. Or, ainsi que nous venons de l'établir,
ce mystère de la Médiation de Marie repose
entièrement sur la notion de personne: il y a deux
médiateurs parce que le Christ et Marie sont deux personnes
différentes et distinctes. Donc, comme l'homme est
essentiellement composé d'une âme spirituelle et d'un
corps organique et matériel, il s'ensuit que la médiation
de Marie - si on considère Marie comme un Mystère -
possède nécessairement deux aspects absolument
essentiels, l'un spirituel, l'autre corporel. Mais, quant à
l'aspect spirituel de la Médiation de Marie, comme ce qui est
spirituel est simple et un, nous sommes réduits, de soi,
à ne considérer que l'unique médiation du Christ,
avec laquelle se confond alors la médiation de Marie dans son
aspect spirituel. C'est ce que Saint Paul met en évidence
lorsqu'il associe l'unicité de Dieu, qui est
esprit (Jn. 4, 24), avec l'unicité du
Médiateur, qui est le Christ (voir 1 Tm. 2, 5 cité au
n° 23). Par conséquent, par mode d'exclusion, nous pouvons
conclure, de ce qui précède, que seul l'aspect corporel
de la médiation de Marie permet de considérer Marie comme
Médiatrice - d'une manière mystique - avec et dans
l'union au Christ-Médiateur.
25.
Marie-Médiatrice, considérée d'une manière
mystique, et donc, par le fait même, dans son union au
Christ-Médiateur, ne peut être conçue comme telle
que selon l'aspect corporel de sa médiation. Or, quant au
Christ-Médiateur, toujours premier en tant que Dieu, Saint Paul
l'appelle, mystiquement, et d'une manière corporelle, la tête du corps, de l'Église (Col. 1, 18), ou encore le chef
de tout homme (1 Co. 11, 3). Ainsi, comme
Marie-Médiatrice est nécessairement différente et
distincte du Christ-Médiateur, on ne peut appeler
Marie-Médiatrice, d'une manière mystique et corporelle,
que par la partie de la personne humaine qui n'est pas la tête,
c'est-à-dire par tout ce qui est alors proprement le corps:
Marie-Médiatrice est donc mystiquement, d'une manière
corporelle, le corps du Christ (1 Co. 12, 27). Mais la notion de corps
du Christ, en vertu de l'aspect multiple et
composé du corps humain, se rapporte nécessairement, non
pas à une seule personne qui serait Marie-Médiatrice,
mais bien à plusieurs, ainsi que Saint Paul le confirme, disant:
Nous ne formons, à plusieurs,
qu'un seul corps. (1 Co. 10, 17) Il s'ensuit
donc que Marie-Médiatrice, en tant qu'elle est appelée
mystiquement le «corps du Christ», doit être
considérée comme un des membres de l'Église, comme
une simple fidèle, à qui s'appliquent ces autres paroles
de l'Apôtre: Nul n'a jamais haï sa
propre chair; au contraire, chacun la nourrit et la soigne ainsi que le
Christ fait pour l'Église, puisque nous sommes les membres de
son corps. (Ep. 5, 29-30)
26. Selon l'aspect corporel
de sa médiation, Marie-Médiatrice doit être
considérée comme un membre de l'Église, Corps du
Christ. Cela revient à dire que, dans la mesure où la
fonction propre de Marie-Médiatrice consiste à
révéler à l'Église tout le Mystère
du Dieu un et trine dans le Christ, alors Marie-Médiatrice
exerce, auprès d'elle-même, l'office de Médiatrice:
Marie, simple membre du Corps mystique du Christ, se
révèle à elle-même, par voie de
médiation, tout le Mystère de la Sainte Trinité.
Et ceci ne peut s'accomplir que dans et par l'acte sacramentel de la
communion eucharistique. En effet, selon l'aspect corporel de la
médiation du Christ et de Marie, comprise dans un sens mystique,
le Christ et Marie sont corporellement distincts et différents
l'un de l'autre: le Christ est Tête, et Marie est Corps. Ainsi en est-il dans la communion eucharistique où,
d'une part, le Christ, agissant comme Chef et Tête en
décidant lui-même de son mode d'existence, est
présent sous les apparences corporelles du pain et du vin; et
d'autre part, Marie, agissant corporellement lors de la manducation du
sacrement, manifeste son existence ordinaire de personne humaine. De
plus, le Christ-Eucharistie étant nécessairement passif
si on le considère comme vraiment une
nourriture (Jn. 6, 55) et comme vraiment une boisson (ibid.), il
faut affirmer que c'est réellement Marie qui agit lorsqu'elle
porte la main sur le sacrement pour le porter à sa bouche et
s'en nourrir: c'est donc vraiment Marie qui, en vertu de la
Volonté divine manifestée par l'institution de
l'Eucharistie sous forme de nourriture ou de boisson, se
révèle à elle-même, d'une manière
sacramentelle, la Parole de Dieu incarnée dans le Christ.
Autrement dit, dans la communion eucharistique, Marie, par son action
humaine, permet au Dieu un et trine de se révéler
sacramentellement à elle.
27. L'aspect corporel de la
médiation de Marie consiste, pour Marie, à se
révéler à elle-même le Mystère de la
Sainte Trinité par l'action sacramentelle de la communion
eucharistique. Or, premièrement, comme tout ce qui concerne la
divinité est essentiellement caractérisé par la
notion de plénitude, il s'ensuit que Marie, en communiant
à l'Eucharistie, réalise son office de médiatrice
selon un mode de plénitude qualitative, c'est-à-dire une
plénitude relative à l'objet de sa médiation, qui
est le Mystère de la Sainte Trinité. Deuxièmement,
Marie, en communiant à l'Eucharistie, réalise son office
de médiatrice selon un mode de plénitude quantitative,
c'est-à-dire une plénitude relative à la
totalité des sujets propres de sa médiation. En effet,
nous savons que, pour communier à la divinité, il est
nécessaire d'être agréable à Dieu: il faut
posséder le don divin de la grâce sanctifiante. Or, d'une
part, la médiation de Marie - en tant que Mystère - est
fondée sur la notion de personne (voir n° 23); et d'autre
part, le nom propre de Marie, c'est-à-dire l'expression de toute
sa personne, est pleine de grâce (Lc. 1, 28). Par conséquent, relativement au sujet
de sa médiation, c'est-à-dire toute personne humaine
appelée à faire partie du Corps du Christ, qui est
l'Eglise, Marie exerce cette même médiation selon un mode
de plénitude quantitative: parce qu'elle est personnellement
pleine de grâce, Marie est
médiatrice entre le Christ, qui est Dieu, et toute et chacune
des personnes qui composent l'Eglise. Finalement, tout ceci permet de
dire que, lorsque, en vertu de sa plénitude de grâce,
Marie communie à l'Eucharistie, elle le fait
nécessairement et directement en tant que médiatrice,
dans le Christ, entre la Sainte Trinité et l'Église
considérée dans toute sa plénitude, ou encore
envisagée selon la totalité des élus de Dieu dans
le Christ; et que, par le fait même, ce n'est que d'une
manière indirecte que Marie communie à l'Eucharistie pour
se révéler à elle-même - en tant que simple
membre de l'Église - tout le Mystère de la Sainte
Trinité. En résumé, Marie, en communiant à
l'Eucharistie en vertu de sa plénitude de grâce,
réalise son office de médiatrice selon un mode de
plénitude qualitative et quantitative, c'est-à-dire une
plénitude relative tant à l'objet qu'à la
totalité des sujets propres de sa médiation.
28. En communiant à
l'Eucharistie, Marie réalise sacramentellement, d'une
manière absolument pleine, aussi bien qualitativement que
quantitativement, l'office de sa médiation, qui est de
révéler à l'Église, dans le Christ, tout le
Mystère du Dieu un et trine. Mais, comme, d'une part, le
Christ-Médiateur est Celui dont le corps humain vivant, visible
et matériel, sert d'intermédiaire et de moyen pour
permettre à l'Église de voir le Dieu
invisible (Col. 1, 15), ainsi que le Christ
lui-même l'a expressément déclaré, disant: Nul ne vient au Père que par moi (...) Celui qui m'a
vu, a vu le Père (Jn. 14, 6 et 9); et
comme, d'autre part, le sacrement de l'Eucharistie, en tant qu'il
contient réellement le pain de Dieu (Jn. 6, 33) fait chair (Jn. 1, 14), est appelé, et est vraiment, sous mode
sacramentel, le corps du Christ (1 Co. 10, 16) nous pouvons conclure, de tout ce qui
précède, que Marie-Médiatrice révèle
à l'Église le Mystère de la Sainte Trinité
au moyen du Corps sacramentel du Christ, tout comme le
Christ-Médiateur accomplit la même action au moyen de son
Corps personnel et historique. Voici donc un deuxième principe,
tout entier contenu dans le sous-titre de nos Préliminaires:
Aspect corporel de la médiation de Marie.
*
* *
29. La
Révélation divine consiste, pour Dieu, à se
révéler lui-même en personne: Il a plu à Dieu, dans sa sagesse et sa bonté,
de se révéler en personne.
(Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 2) Par le fait même,
comme il y a trois personnes divines, la Révélation
divine est fondamentalement un acte trinitaire. C'est pourquoi le
Christ, qui est le Fils éternellement engendré par le
Père dans l'Esprit-Saint, est appelé
«la plénitude de toute la Révélation (ibid.). Or, Marie-Médiatrice, ainsi que nous
l'avons vu ci-dessus (voir n° 22), est Celle qui est dans la Divine
Trinité. Donc, on peut dire que lorsque Dieu se
révèle en tant que Trinité, il
révèle aussi, implicitement, la personne de
Marie-Médiatrice.
Mais, comme Marie exerce sa
fonction de médiatrice par l'intermédiaire du sacrement
de l'Eucharistie envisagée comme communion (voir n° 28), la
Révélation que Dieu fait de lui-même en tant que
Trinité ne peut contenir en elle la révélation de
Marie-Médiatrice que dans la mesure où cette même
révélation témoigne du Mystère de la
Communion eucharistique, et ce, d'une manière tout à fait
explicite et ouverte, puisqu'il s'agit ici d'un sacrement, et que tout
sacrement comporte essentiellement un aspect sensible et apparent.
30. Étant
donné que nous traitons de la médiation de Marie dans son
aspect corporel (voir nos
24 et 28), la Révélation trinitaire de Dieu, par rapport
à l'Eucharistie, et concernant Marie-Médiatrice, ne peut
pas se trouver ailleurs que dans la Sainte Écriture, qui est
l'aspect corporel de la Révélation divine, ou encore, la parole de Dieu en tant que, sous l'inspiration de
l'Esprit divin, elle est consignée par écrit. (Concile Vatican II, Dei Verbum, n° 9) Or, dans la
Sainte Écriture, au verset 57 du chapitre sixième de
l'Évangile de Saint Jean, nous trouvons, en une seule et
même phrase, la Révélation que Dieu fait de
lui-même, en tant que Trinité, et, dans une commune
relation, la Révélation explicite du Mystère de la
Communion eucharistique. Donc, ce verset de la Sainte Écriture
(Jn. 6, 57) peut être donné comme un fondement sûr
de la médiation de Marie dans son aspect corporel. Mais, par le
fait même, c'est-à-dire, étant donné que ce
passage scripturaire traite implicitement de la médiation de
Marie dans son aspect corporel (puisqu'il en possède toutes les
caractéristiques propres), nous devons nécessairement
lire et comprendre ce texte à l'aide de notions essentiellement
humaines, c'est-à-dire non pas directement comme étant la
Parole de Dieu, simple et unique (car spirituelle), mais bien comme
étant humainement - car corporellement - les
paroles de Dieu (Jn. 3, 34 - cf. Concile
Vatican II, Dei Verbum, n° 4), qui sont toujours multiples en
elles-mêmes.
31. Si nous avons choisi le
texte de Jean 6, 57 (que nous analyserons en détail ci-dessous),
c'est parce qu'il correspond pleinement aux caractéristiques
propres de la médiation de Marie dans son aspect corporel (voir nos 29 et 30). En effet, d'une part,
la médiation de Marie dans son aspect corporel possède
les caractéristiques suivantes: la première, qui est
absolument essentielle, est sa dimension corporelle; la
deuxième, qui est relative à son mode d'exercice, est
qu'elle s'accomplit par le moyen de la communion eucharistique; la
troisième, qui est relative à son objet, est qu'elle
permet à la Très Sainte Trinité de se
révéler en personne. D'autre part, le passage
scripturaire de Jean 6, 57 possède les caractéristiques
suivantes: la première est sa dimension corporelle, puisqu'il
s'agit d'un texte écrit; la deuxième est que ce texte
utilise le moyen de la communion eucharistique pour nous parler,
puisqu'il décrit la communion de vie, par mode de nutrition,
entre le Christ et l'Eglise; la troisième est qu'il permet
à la Très Sainte Trinité de se
révéler au lecteur, puisqu'il décrit la
comparaison entre la Vie divine trinitaire et la communion
eucharistique. Aussi, de tout ceci, étant donné que la
Sainte Écriture, en tant qu'elle contient les paroles de Dieu (Jn. 3, 34 -
voir n° 30), est pleinement incluse et comprise dans le
mystère eucharistique, qui est celui de l'unique Parole de Dieu
communiquée à l'homme, on peut affirmer que la Sainte
Écriture en général, et le passage de Jean 6, 57
en particulier, est le moyen exclusivement corporel, qui est
parallèle au mystère de l'Eucharistie et inclus en lui,
moyen par lequel Marie-Médiatrice révèle à
l'Église, dans le Christ, le Mystère de la Sainte
Trinité. Par le fait même, en vertu des deux sens de la
médiation de Marie, le passage de Jean 6, 57, s'il vient de Dieu
par Marie, doit de même être lu et interprété
par l'Église au moyen et par l'intermédiaire de Marie.
32. Comme nous venons de le
rappeler (voir n° 31), l'objet de la médiation de Marie est
la Sainte Trinité elle-même. Cela veut dire que Marie est
médiatrice, par mode de révélation, entre la
Sainte Trinité et l'Église. Mais, comme nous avons vu que
Marie se révèle à elle-même, par le biais de
la communion eucharistique, tout le Mystère de la Sainte
Trinité (voir n° 26); et en vertu du rapport d'inclusion
entre la Sainte Écriture et le mystère eucharistique
(voir n° 31); nous pouvons dire aussi que Marie, par le biais de la
Sainte Écriture, se révèle à
elle-même le Mystère de la Sainte Trinité,
Mystère contenu, non pas directement dans l'unique Parole de
Dieu, mais bien indirectement dans les multiples paroles de Dieu qui
composent la Sainte Écriture. Autrement dit, par rapport
à l'objet de sa médiation, Marie est médiatrice
entre la Sainte Trinité et sa propre personne. Or, d'une part,
Marie, en tant que médiatrice, est Celle qui est dans la Divine
Trinité: Marie ne peut être médiatrice entre la
Sainte Trinité et sa propre personne que si cette
dernière fait partie, d'une certaine manière, de la
Sainte Trinité (voir n° 19). D'autre part, la Sainte
Trinité, en tant qu'objet de la médiation de Marie entre
la même Sainte Trinité et la personne même de Marie,
est Celle qui est en Marie; c'est-à-dire que la Sainte
Trinité, révélée dans le Christ par le
biais de la Sainte Écriture composée de multiples paroles
divines, est dans toute personne humaine qui accueille librement en
elle cette Révélation, ainsi que le Seigneur le confirme,
disant: Si quelqu'un m'aime, il gardera ma
parole et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et
nous ferons chez lui notre demeure. (Jn. 14,
23) De plus, comme il s'agit ici de la médiation de Marie
s'exerçant par le biais de la Sainte Écriture, et comme
la même Écriture Sainte est, de soi, uniquement corporelle
et matérielle - puisqu'elle est de l'ordre du signe - nous
devons considérer que la médiation de Marie ne s'exerce,
dans le cas présent de la Révélation par le biais
de la Sainte Ecriture, que d'une manière corporelle. Autrement
dit, Marie-Médiatrice, quoiqu'étant - par mode de
médiation - en communion corporelle et spirituelle avec la
Sainte Trinité par le biais du mystère eucharistique,
cependant, ici, elle n'est qu'en communion corporelle avec ce
même mystère de la Sainte Trinité; par le fait
même, Marie, dans l'acte de la Révélation par le
biais de la Sainte Écriture ne peut et ne doit être
envisagée que selon son corps, et non pas selon toute sa
personne, c'est-à-dire corps et âme. Par
conséquent, de tout ce qui précède, nous pouvons
aisément conclure, premièrement, que ce qui est
uniquement corporel - c'est-à-dire Marie - est dans ce qui est
uniquement spirituel - c'est-à-dire Dieu - et
deuxièmement, que ce qui est uniquement spirituel - toujours
Dieu - est dans ce qui est uniquement corporel - Marie. Par le fait
même, nous pouvons dire que, considérée comme
médiatrice entre la Sainte Trinité et l'Eglise, Marie,
qui possède un corps, est semblable à Dieu, qui est esprit (Jn. 4, 24): elle est la
nouvelle Éve, qui a été créée, ainsi
qu'Adam, à la ressemblance de Dieu (Gn. 5, 1).
33. En Jean 6, 57,
Dieu-Trinité se révèle lui-même à
l'Église par Marie-Médiatrice. Or, nous venons de voir
que, en tant que médiatrice entre la Sainte Trinité -
dans le Christ - et l'Église, Marie est semblable à
Dieu-Trinité. Donc, lorsque Dieu-Trinité se
révèle lui-même, il ne peut pas - parce qu'il l'a
voulu ainsi - ne pas révéler, par le fait même, la
personne humaine de Marie qui lui est semblable: la
Révélation de Dieu-Trinité, dans la Sainte
Écriture, est absolument inséparable de la
Révélation de Marie-Médiatrice, et ce, d'une
manière simple et une, en vertu du caractère simple de la
divinité, toujours première pour ce qui concerne le fait
de la Révélation. Mais comme Marie n'est semblable
à Dieu-Trinité que parce qu'elle est médiatrice,
c'est-à-dire intermédiaire entre la Sainte Trinité
et l'Église, nous devons affirmer nettement que, lorsque
Dieu-Trinité se révèle lui-même dans la
Sainte Écriture, Marie-Médiatrice, en tant que personne
humaine semblable à Dieu-Trinité, sert de point de
comparaison et de lieu de passage obligé pour lire et pour
interpréter, dans l'union de l'Esprit de Dieu, la
Révélation trinitaire de Jean 6, 57. Par
conséquent, par mode de principe, nous pouvons conclure que,
lorsque Dieu se révèle lui-même en tant que
Trinité, dans Jean 6, 57, on ne peut pas ne pas appliquer aux
notions divines contenues dans ce texte toutes les notions pleinement
humaines qui se rapportent directement à ces mêmes notions
divines. Cela veut dire que nous devons nécessairement comparer
la vie trinitaire - qui est essentiellement une et triple, une par
l'essence divine, triple par les personnes - à la vie humaine -
qui est elle aussi, et elle seule, une et triple, puisque une et
multiple, une par l'âme spirituelle sanctifiée par la
grâce, et multiple par le corps animal, organique, et
matériel. C'est là notre troisième principe -
conséquence des deux premiers (voir nos 22 et 28) - qui va nous permettre d'analyser en
détail le passage scripturaire de Jean 6, 57.
JEAN 6, 57
LA VIERGE PUISSANTE DE LA
NATIVITÉ
34. Le passage scripturaire
de Jean 6, 57 contient des paroles du Christ lui-même: en tant
que tel, ce texte est l'expression de la Parole de Dieu adressée
aux hommes par l'intermédiaire du Christ en personne. Mais en
tant que l'Église lit ces paroles de Jean 6, 57 au moyen du
livre inspiré qui s'appelle Bible, ou Écriture Sainte, il
s'agit aussi, et tout en même temps, de la Parole de Dieu
adressée aux hommes par l'intermédiaire de
Marie-Médiatrice, puisque premièrement, le
rédacteur de ce texte est Saint Jean, un des membres de
l'Église, et que deuxièmement, l'Église
reçoit toute Révélation trinitaire d'ordre
exclusivement corporel - c'est-à-dire par le biais de la Sainte
Écriture - par l'intermédiaire de Marie-Médiatrice
(voir n° 31). Donc, comme d'une part, Marie-Médiatrice, dans
le cadre de sa médiation touchant la Sainte Écriture,
doit être considérée uniquement selon son corps; et
comme d'autre part, ce qui est exclusivement corporel est
nécessairement composé et multiple; il s'ensuit que le
passage de Jean 6, 57, envisagé comme la Parole de Dieu
adressée aux hommes par l'intermédiaire de
Marie-Médiatrice, ne peut pas - en tant que
Révélation trinitaire révélant
Marie-Médiatrice (voir n° 33) - ne pas posséder
plusieurs (au moins deux) versions écrites de l'unique Parole de
Dieu révélée par le Christ. Autrement dit, le
passage scripturaire de Jean 6, 57, quoique ne possédant qu'une
seule et unique formulation humaine dans l'esprit du Christ qui est
Dieu, possède cependant, et nécessairement au moins deux
formulations différentes, écrites par l'homme - ici Saint
Jean - guidé dans la foi, par l'Esprit de Dieu. Par le fait
même, dans notre interprétation de Jean 6, 57 par
l'intermédiaire de Marie-Médiatrice, nous aurons à
tenir compte des diverses expressions que nous pourrons rencontrer dans
les différentes versions ou traductions de la Sainte
Écriture.
35. Dans la Bible de
Maredsous, nous trouvons la traduction française suivante: Tout comme le Père, qui m'a envoyé, est
vivant, et comme je vis par le Père, ainsi celui qui me mange
vivra par moi. (Jn. 6, 57 - Bible de Maredsous,
édition 1990 - Cette version de la Bible a été
établie par les moines de l'Abbaye de Maredsous, en Belgique,
avec la collaboration des moines de l'Abbaye de Hautecombe, en France.)
Cette première traduction, pour ce qui regarde la
première proposition de la phrase, met l'accent sur la Vie du
Père et du Fils dans l'Esprit-Saint; elle est donc proche de
celle donnée par le Catéchisme de l'Eglise Catholique,
où on lit: De même
qu'envoyé par le Père, qui est vivant, Moi, Je vis par le
Père, de même, celui qui Me mange, vivra, lui aussi, par
Moi. (n° 1391) La seconde traduction est
celle de la Vulgate latine. Saint Jérôme traduit ainsi
l'original grec: Sicut misit me vivens Pater,
et ego vivo propter Patrem; et qui manducat me, et ipse vivet propter
me. (Jn. 6, 58 - Dans la Vulgate latine, le
verset 57 est numéroté 58) Cette seconde traduction donne
un autre sens à la première proposition de la phrase:
l'accent est mis ici sur l'envoi du Fils par le Père, envoi
accompli dans la relation à la Vie divine trinitaire; ainsi,
cette seconde traduction est voisine de celle donnée par le
Lectionnaire liturgique français, où il est écrit:
De même que le Père, qui est
vivant, m'a envoyé, et que moi je vis par le Père, de
même aussi celui qui me mangera vivra par moi. (Il faut toutefois noter une différence entre cette
dernière traduction et le texte de la Vulgate, car le verbe
manducat doit se traduire par le présent mange, et non pas par le futur mangera.) Ainsi, le passage scripturaire de Jean 6, 57, quant
à la première proposition de la phrase, apparaît
clairement comme la révélation du Père et du Fils
agissant trinitairement (le Saint-Esprit étant sous-entendu
lorsqu'on parle communément du Père et du Fils), laquelle
révélation peut être décrite deux
manières conjointes: ou bien le Père et le Fils, au Ciel
comme sur la terre où ce même Fils a été
envoyé, vivent relativement l'un à l'autre dans l'union
de l'Esprit-Saint (comme il est dit dans la conclusion de l'Oraison
Collecte de la Messe); ou bien le Père envoie son Fils tout en
demeurant uni à Lui par le lien de la Vie, qui est celui de
l'Esprit vivifiant
(Credo).
*
* *
36. Si nous comparons et
expliquons le texte de Jean 6, 57 à l'aide des concepts propres
de la personne humaine, c'est-à-dire si nous comparons la vie
divine trinitaire à la vie humaine qui est tout à la fois
spirituelle et corporelle, alors nous allons voir que les deux
manières différentes par lesquelles s'exprime l'action du
Père et du Fils décrite en Jean 6, 57 s'harmonisent entre
elles et s'unissent d'une manière absolument simple, et ce, en
vertu de la notion même de personne humaine, laquelle est
simplement semblable au sujet connaissant - c'est-à-dire nous -
et à l'objet connu qui est Dieu (voir nos 32 et 33). Notre propos sera donc de montrer
ci-après que l'acte de vie du Père et du Fils dans
l'Esprit-Saint, acte de vie considéré ad extra,
c'est-à-dire sous l'angle de vue de la Révélation,
est absolument la même réalité qui s'accomplit
lorsque le Père envoie dans le monde son Fils porteur de
l'Esprit-Saint. Ainsi, quoique l'acte de vie de Dieu - puisqu'il est
éternel - est unique en lui-même, qu'on le
considère ad intra ou ad extra (l'acte de Dieu ad intra, c'est
l'acte de Dieu en lui-même; l'acte de Dieu ad extra, c'est l'acte
de Dieu en dehors de lui-même); cependant, si on se base sur la
ressemblance existant entre Dieu et la personne humaine, ressemblance
qui atteint sa plénitude dans l'hypostase du Christ, alors
l'acte de vie de Dieu est un acte de génération, si on le
considère ad intra: il est semblable à l'acte de la femme qui
conçoit en elle un enfant dans sa relation conjugale avec
l'homme. Il s'agit donc ici de l'acte par lequel le Père, dans
l'Esprit qu'il est lui-même de par sa nature (cf. Jn. 4, 24),
engendre son Fils, le Verbe de vie (1 Jn. 1, 1); autrement dit, l'acte de vie de Dieu ad
intra consiste dans la génération de la Parole divine,
une, éternelle et indivisible, ainsi qu'il est écrit: Tu es mon fils, c'est moi qui t'ai engendré
aujourd'hui. (Ps. 2, 7) Mais, selon la
même comparaison avec la personne humaine, l'acte de vie de Dieu
est aussi, et tout en même temps - puisqu'il s'agit d'un acte
absolument unique - un acte de naissance ou de mise au monde, si on le
considère ad extra: il est alors semblable à l'acte par lequel la femme
met au monde et au grand jour l'enfant qu'elle tenait caché en
elle durant le temps de la grossesse. Ainsi, l'acte de vie de Dieu
envisagé sous cet angle de la naissance n'est autre que l'acte,
accompli dans l'Esprit-Saint, qui consiste dans l'envoi, dans le monde,
du Fils par le Père; autrement dit, la Parole cachée dans
le secret de l'Esprit du Père est alors dévoilée
et manifestée au monde dans ce même Esprit-Saint
porté par le Fils sur l'Ordre et sur la mission du Père,
selon ce que dit Saint Paul: Lorsque vint la
plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils, né
d'une femme. (Ga. 4, 4)
Ceci est d'ailleurs
confirmé par le fait que le baptême - sacrement
d'initiation à la Vie divine participée - est
appelé le sacrement de la
régénération par l'eau et dans la parole (Catéchisme de l'Église Catholique, n°
1213), mais aussi le sacrement qui signifie et
réalise cette naissance de l'eau et de l'Esprit sans laquelle nul ne peut entrer au Royaume de Dieu. (Jn. 3, 5) (ibid. n° 1215)
Finalement, il apparaît clairement que l'acte de vie divine
décrit en Jean 6, 57, en tant qu'il s'agit d'un acte divinement
révélé ad extra, doit être
considéré comme un acte de naissance, ou de mise au
monde; et que, par le fait même, en vertu de la comparaison
obligée entre la vie divine et la vie humaine (voir n° 33),
les deux traductions de Jean 6, 57 citées ci-dessus (voir n°
35) expriment, chacune à sa manière, une seule et unique
réalité, savoir la Vie même de Dieu-Trinité.
37. Le passage scripturaire
de Jean 6, 57, pour ce qui regarde la première proposition de la
phrase, est une révélation de l'acte de la vie divine
considéré comme un acte de naissance ou de mise au monde,
c'est-à-dire comme un acte équivalent à l'envoi du
Fils par le Père dans un commun Esprit vivifiant (Credo) - (voir n° 36). Or ces paroles de Jean 6, 57
sont proprement celles du Christ, ainsi que nous l'avons
déjà fait remarquer (voir n° 34). De plus, cela
suppose que, au moment où le Christ prononce ces paroles de Jean
6, 57, il est déjà né de la Vierge Marie, qui le mit au monde (Lc. 2, 7). Donc, cela
veut dire que l'acte de vie divine, en tant qu'acte de naissance, ou
encore en tant qu'acte de vie révélé au monde par
le biais de la Sainte Écriture, dépend en tout et
nécessairement de l'acte de la naissance humaine du Christ.
Mais, comme d'une part, l'acte de révélation de la vie
divine réalisé par les paroles de Jean 6, 57, en tant
qu'il s'agit ici de paroles du Christ, est - de soi - un acte divin, un
acte du Verbe de Dieu incarné; et comme d'autre part, l'acte de
la naissance humaine du Christ est un acte essentiellement corporel, et
donc exclusivement humain, accompli par Marie, Mère du Christ;
il faut affirmer, conjointement - quoique contrairement - à ce
que nous venons de dire, que l'acte de la naissance humaine du Christ
dépend en tout et nécessairement de l'acte de vie divine,
ou acte de naissance, que constitue la révélation
accomplie par les paroles de Jean 6, 57, puisque tout ce qui est
essentiellement humain dépend pleinement de tout ce qui est
essentiellement divin. Par conséquent, de ce qui
précède, il est aisé de conclure - toujours en
vertu du principe que Dieu est premier, et la créature seconde -
que, lorsque le Christ, qui est Dieu, accomplit l'acte de
révélation de la vie divine, c'est-à-dire un acte
de vie divine par mode de naissance, il accomplit aussi et tout en
même temps, l'acte humain de sa naissance au monde par Marie, et
ce, d'une manière mystique, puisque réalisée par
l'intermédiaire d'un second médiateur uni à lui,
qui est l'unique (voir n° 23). Ainsi, le Christ, plénitude
de toute la Révélation, porte à sa perfection la
sentence du Psalmiste, qui s'écrie: Il
a dit, et tout a été fait. (Ps.
32, 9 - 148, 5 selon la Vulgate). Finalement, d'après l'analyse
que nous venons de faire, il apparaît clairement que le verset 57
du chapitre sixième de l'Evangile de Saint Jean peut être
pris comme fondement scripturaire, sûr et absolu, de la
médiation de Marie dans son aspect corporel, puisqu'il en
exprime et réalise tout l'acte principal.
38. Nous venons de conclure
notre commentaire en signalant le fait que l'acte principal de la
médiation de Marie réside dans le Mystère de la
Nativité du Christ considérée comme l'acte par
lequel, d'une manière une et indissociable avec ce même
acte, l'Eglise reçoit la Révélation de tout le
Mystère trinitaire sous un mode corporel (voir n° 37). Or,
il n'est pas évident que, parmi tous les Mystères du
Christ vécus par Marie, celui de la naissance du Seigneur selon
la chair soit le principal. Mais, si nous montrons que, dans ce
même Mystère de la Nativité, Marie, toujours
Vierge, apparaît revêtue de la puissance même du
Tout-Puissant, alors il sera clair que le Mystère de la
naissance du Christ est l'acte principal dans lequel et par lequel
s'exerce la médiation de Marie. C'est ce que nous nous proposons
de faire ci-après.
*
* *
39. La conclusion de notre
analyse scripturaire (voir n° 37) nous oblige à
considérer le Mystère de la Nativité en
association simple et une - car originairement divine - avec la
Révélation trinitaire accomplie par le Christ en Jean 6,
57. Comme l'acte de la naissance du Christ selon la chair est un acte
fondamentalement humain, la conclusion que nous venons d'énoncer
peut encore s'exprimer ainsi: à l'acte divin de la
Révélation que le Christ accomplit en Jean 6, 57, doit
nécessairement être associé, d'une manière
une et indissociable, un acte proprement humain du même ordre que
l'acte divin précité, c'est-à-dire un acte de
révélation humaine ou naturelle. Autrement dit, dans son
union à l'acte de Révélation divine du Christ en
Jean 6, 57, l'acte de la nativité du même Christ par Marie
doit être considéré, de soi, comme un acte de
révélation naturelle, comme une mise au monde, et
à la lumière de toutes les nations, de la nature humaine
dans toute sa plénitude. Il s'agit alors là de
l'application en acte du principe suivant: Nouvel
Adam, le Christ, dans la révélation même du
mystère du Père et de son amour, manifeste pleinement
l'homme à lui-même. (Concile
Vatican II, Gaudium et spes, n° 22) Mais, en vertu du fait que le
Christ agit conformément à ses propres paroles, selon la
sentence du Psalmiste: Il a dit, et tout a
été fait. (Ps. 32, 9 - 148, 5) -
(voir n° 37), à l'association simple et une entre l'acte de
Révélation divine et l'acte de révélation
humaine, correspond l'association, elle aussi simple et une, entre
paroles divines et paroles humaines, et, par le fait même, entre
Esprit divin et esprit humain dans le contexte propre et exclusif de la
Révélation. Autrement dit, il ne peut y avoir de
Révélation considérée comme telle que si
l'on associe, d'une manière une et indissociable, la Sagesse de
Dieu et la philosophie de l'homme. C'est pourquoi, étant
donné que le passage scripturaire de Jean 6, 57 est fondamental
quant à la médiation de Marie, il faut poser cette
règle capitale que le concept de Marie-Médiatrice ne peut
pas ne pas être le fruit de l'association simple et une de la
Révélation divine et de la philosophie humaine
opérant conjointement.
Marie elle-même l'a
confirmé en déclarant: Je suis
la VIERGE DE LA REVELATION (Apparition du 12
avril 1947 à Rome - cf. Mgr Fausto Rossi, La Vierge de la
Révélation, p. 18) - (voir n° 22): Marie est Vierge,
ce qui est un concept pleinement humain, puisque c'est le
Mystère de la Nativité qui révèle et porte
à sa plénitude la virginité de Marie ante partum,
in partu, et post partum; et elle est la Vierge de la
Révélation, ce qui est un concept pleinement divin,
puisqu'elle a fait précéder cette déclaration par
une autre phrase: Je suis Celle qui est dans
la divine Trinité. (ibid.)
40. Dans cette association
simple et une entre la Révélation divine et la
philosophie humaine, celle-ci est première et fondamentale,
alors que la révélation divine est seconde,
c'est-à-dire dépendante de la philosophie humaine. En
effet, la philosophie humaine étant toute relative à la
naissance humaine du Christ (voir n° 39), il va de soi que la
philosophie humaine précède la Révélation
divine, tout comme la naissance humaine du Christ précède
naturellement son ministère public exercé en acte dans la
Révélation trinitaire de Jean 6, 57. De plus, la
philosophie humaine, parce qu'elle est toute relative à la
naissance humaine du Christ, qui est un acte exclusivement corporel,
doit être considérée comme une science, non pas de
l'unité, mais bien de la multiplicité quant au fait de la
Révélation. Inversement, la Révélation
divine, qui a sa source et son origine dans le Verbe du Dieu unique,
possède par elle-même le caractère propre de
l'unité: le Logos, dans son acte de Révélation,
est le facteur d'unité par excellence. Par conséquent,
pour ce qui touche le concept de Marie-Médiatrice, il est une
donnée certaine que les arguments de la philosophie humaine vont
sans cesse diviser le concept sans jamais arriver à le cerner
dans son unité plénière; et que, par le fait
même, ce ne peut être que par l'intervention
ultérieure de la Révélation divine - ici le texte
inspiré de Jean 6, 57 - que le concept de
Marie-Médiatrice peut aspirer à être pleinement
appréhendé dans une unité de pensée. C'est
ainsi que, pour le cas de notre conclusion interprétative de
Jean 6, 57 citée plus haut (voir n° 38), les deux
prémices de l'argumentation, savoir, premièrement, la
dépendance de l'acte de vie divine par mode de naissance, ou vu
sous l'angle de la Révélation, vis-à-vis de l'acte
de naissance humaine du Christ; et deuxièmement, la
dépendance inverse de l'acte de naissance humaine du Christ
vis-à-vis de l'acte de vie divine par mode de naissance; ces
deux prémices se trouvaient irrémédiablement
séparées l'une de l'autre par des concepts philosophiques
essentiellement différents. Saint Thomas d'Aqu |